Panta rhei ou La fracture du temps qui défile

Utilisée par le philosophe Héraclite d’Éphèse, l’expression « Panta rhei » signifie littéralement « Toutes les choses coulent ». On peut entendre par là des échanges entre des instants de réalité fracturés par le temps qui défile.

Voyager à bord d’un TER nous place dans une situation en abîme. Bien calé dans un fauteuil, la vitre latérale comme un écran nous donne à voir des paysages, des situations qui défilent à la vitesse de la motrice.

C’est une situation paradoxale. On va vite et on se déplace en se laissant transporter dans une durée, dans des espaces (sociaux, historiques, géographiques…) et des histoires locales séparées par la frontière des vitres.

Si on observe les choses de l’intérieur vers l’extérieur, en mode de déplacement installé, une sorte de frise chronologique chaotique s’offre alors à notre vision. Elle invite à la rêverie du voyageur solitaire, aux souvenirs, à la nostalgie, mais aussi à la projection, à l’anticipation et à la réflexion, pour peu qu’on laisse notre regard s’y attarder.

Le photographe a en plus l’option de reprendre partiellement en main les choses et d’interagir avec les données sus-évoquées, l’appareil photographique lui permettant de ralentir la vitesse tout en continuant à se déplacer vite. Avec la technique et de la pratique, il a même la possibilité de donner aux spectateurs la sensation de la vitesse et du déplacement et même d’hypertrophier ces deux dimensions, quitte à rendre la scène plus ou moins floue.

Le défilement produit vient ainsi attester du déplacement et de la vitesse, il les manifeste même. On entre alors en vibration avec William Mallord Turner (peintre anglais – 1775-1851) et sa pratique de l’imperfection décisive. Et comme lui, par l’artefact du moins bien voir, on en dit plus. Le regardeur, la regardeuse, en s’attardant sur l’image floue va faire un effort et se placer de fait dans un jeu entre son imaginaire, ses propres repères, ses propres références, sa mémoire, ses souvenirs… Chacun peut recomposer et juxtaposer les traces qui s’enchaînent et qui font sens pour soi, les différents mondes et les énergies qui se côtoient ou qui sont en concurrence (paysage ; chemin de fer ; route ; voie fluviale ; passagers, halls de gare, etc.).

On est alors au-delà de la seule sensation de la vitesse pure. Ce n’est plus seulement la griserie provoquée par la vitesse qui produit du sens. C’est la coprésence des divers éléments. Chacun peut alors construire de la signification, une esthétique, et traduire le défilement, le panta rhei.

                                                RetMarkus, mai 2021